3) LE DERNIER SURVIVANT



Comme un long récit mythologique moderne
            mais qui se situe peut-être
       dans l’épilogue de notre destinée



                                    

                                    LE DERNIER SURVIVANT



Loin dans le labyrinthe du néant
Sous les impénétrables voûtes de l’obscurité
J’étais captif d’une solitude insensée et cruelle
Dans le vestige des ruines de notre civilisation.



Un chant strident et mystérieux résonnait dans la nuit
Avec le murmure de la complainte de nos morts
Sur les rivages en feu et de cendres acides
Au flanc immuable des métropoles disparues
Des pays de pourpre et d’or, des rêves engloutis
Sous la poussière nucléaire de l’humanité.



Meurtri par la fatalité de mon destin
J’ai piétiné sur des dunes de sable brûlant et corrosif
Jusqu’aux entrailles du crépuscule funèbre.



Déporté dans les méandres du chaos
Emmêlé aux brouillards et aux vents intersidéraux
J’ai dérivé entre des archipels de clartés
Où gisaient des trésors fabuleux et séculaires.



La tempête atomique a un jour cessé ses ravages
Près d’un lac de cristal sur une planète stérile
Où mon rêve- naufragé a échoué doucement
Avec une pluie de météores éblouissants et éphémères.





En l’an de grâce d’un siècle insolite et illusoire
Je me suis réanimé dans un monde de nostalgie.
Des fleurs superbes aux pétales nacrés d’azur
Fléchissaient au zéphir de l’insouciance.



Un vieillard sculptait révérencieusement
Sur une pierre philosophale des poèmes étranges.
Chaque éclat de quartz prophétisait une noble pensée
La résonance présageait le plasma d’un mot nouveau.



Prospectant dans ma mémoire mutilée
Je me suis assis silencieux et serein,
Contemplant l’œuvre pathétique du temps.



En scrutant au loin l’univers luminescent,
Un nuage sombre, disparate et macabre de débris
Flottait impassible entre Mars et Vénus.
Consterné j’ai voilé mes yeux blessés
Qui saignaient de nausées et de mélancolie :
                         C’était ma planète natale!



Mon sang s’envenimait de ce sortilège fatidique
Mes illusions se transmuaient en des blessures mortelles,
Mon cœur s’est éclipsé comme un aérolithe égaré dans l’espace.



Le vieux philantrope s’est infléchit, lentement,
Gravant  sur mon corps immobile et minéralisé
La triste histoire de la planète terre.




Deux fleurs du cosmos naissaient de mes orbites
Enracinées dans l’humus de ma méditation
Mon exil devenait le tremplin d’un éden utopique




Bien des siècles de secondes et d’allégresses
Se sont amoncelés sur ma carapace esseulée.
Atomes et molécules se sont métamorphosés
De ma chrysalide fœtale léthargique
Je me suis éjecté hors de mon enveloppe sédimentaire.




A mon regret, fusionné de tristesse et de peines
L’homme de sagesse s’était éteint paisiblement
Laissant au frisson de la douce brise planétaire
Un parchemin écrit à l’encre de son sang
Qui décrivait des régions galactiques inconnues
D’incroyables récits fantastiques et fantaisistes.




M’abreuvant à une source jaillissante
Du reflet miroir translucide de l’eau,
Mes cheveux s’étaient raréfiés
J’avais maintenant une barbe grisonnante d’âge.




A l’horizon, dans le calme des prémices du matin
Une nacelle s’agitait d’un rythme léger et saccadé.
J’ai emprunté la mémoire de l’homme vénérable
Hissé les amarres vers ma destinée.





J’ai vogué entre des étoiles étincelantes
Durant de longs mois et même des années
Frôlant des quasars dangereux et imprévisibles
Des pluies soudaines de météorites incandescents.
Le spectre de la mémoire naviguait à la poupe
Et moi, l’œil ancré à mon rêve d’aventure
J’ai balloté ainsi entre des galaxies enflammées.



Un jour, lors d’un cataclysme sidéral
Le navire s’est enlisé sur une plage déserte
Où le murmure des vagues sur les sables mouvants
M’envahissait d’une torpeur qui apaisait ma détresse.



C’était le continent perdu de l’illusion,
Célèbre pour son musée mondial des humanités
Sanctuaire de statues des temps anciens
Que des explorateurs archéologues-nécrophages réputés
Sans scrupules et pilleurs de tombes et sépultures
Ramenaient dans leurs corbillards subgalactiques.



J’ai pénétré dans une enceinte aux murs métalliques
Où étaient exposées de grandes découvertes.
Une âcre senteur de limon. d’humidité et de déchéance
Créait un vertige insoutenable pour le nouveau venu.



J’étais confondu parmi tous ces gens qui semblaient en transe
Leurs regards cristallisés s’illuminaient d’émerveillement
En symbiose aux monosyllabes sonores de leurs soupirs
Satisfaits d’un tel spectacle de prestige.








Il y avait une statue difforme de la planète terre
Exhumée au hasard d’une expédition difficile et tragique
De la fin d’un vingtième siècle légendaire
Flottant à la dérive dans un espace opaque et inconnu
Dont ce peuple profane s’esclaffait bruyamment.



Il était écrit sur une plaquette tordue et presqu’illisible
Le mot intraductible ‘’Liberté’’
Qui semblaient rappeler à mes souvenirs amputés
Quelque chose de douloureux et d’atroce.



Sur une antique gravure fissurée et craquelée
Encroûtée de sédiments fluorescents
Dans un cadre de dorures joliment éclairées
De multiples jets de lumières multicolores,
On discernait des hommes et des femmes
A la peau teintée d’un émail crépusculaire
Déambulant dans une ville cosmopolite.



Des adolescents-automates, chétifs et maladifs
Regardaient vers une mer gélatineuse et hideuse
Submergée de récifs acérés, redoutables et désastreux
Recherchant dans le ciel trop peu étoilé
Un vaisseau d’évasion supersonique
Propulsé au vent d’une liberté archaïque.



La végétation s’était déshydratée d’un surnaturel
Empaillée en contraste au paysage.
Cette population primitive vivait un cosmos sans magnitude
Dans un manège illogique et interminable sans soleil d’extase.





Bien des pulsars et des supernovas se sont évaporés
Jusqu’au moment où resurgissaient subitement
Des îlots célestes entourés d’un cytoplasme nuageux.




Je me rappelle très bien de ces jours heureux
Dans une existence exotique avec une flore luxuriante
Quelque part dans le gouffre d’une cité-satellite.




Elle était d’une étonnante beauté et très élégante
Vêtue d’une longue robe blanche et diaphane
S’étalant sur son ombre sensuelle
Ses cheveux en garçonnière étaient lisses et soyeux
Un flux poétique intense émanait de sa personne
Très féminine de son sourire suave et pulpeux
Ses paroles étaient douces comme une ode à l’amour.




Sous le réverbère d’une lune phosphorescente
Que d’émerveillement pour l’un et l’autre enlacés
Dans le délire vermeil de nos corps prédestinés
Nous avons flâné sur des fleuves grandioses
Évasés dans la passion et l’ivresse des mille et une nuits.




Dans ces lieux débordants d’un mysticisme sensoriel
Les femmes enfantaient par la science de la parthénogenèse
Les nouveaux-nés s’ils étaient des hommes-fœtus
Étaient immolés en sacrifice aux prédateurs de l’empire.
Seuls les sectateurs femelles survivaient à la coutume.





Avec les jours qui écoulaient leurs sensations intenses
Comme un virus meurtrier, la méfiance germait dans ma tête.
Une nuit avant le prélude solaire j’ai déserté l’amour
Avec une certaine douleur doucâtre dans la poitrine
Des larmes d’amertume encerclaient mon chagrin
Sachant très bien au fond de moi-même et sans me l’avouer
Que je ne reviendrais jamais.



Sur une autre terre émergeant d’une brume bleuâtre
La vie était fébrile d’une humanité de paroles
Le temps s’était arrêté et les heures n’existaient plus.
Les montres et les horloges étaient illégales.
Des policiers sans armes avec des détecteurs sonores
Recherchaient dans la ville les derniers tintements cacophoniques
Pour les détruire dans l’incinérateur du temps.



Le travail ayant été aboli par la censure
Les véhicules de locomotion interdits et soudés aux trottoirs
Tous les jours au lever du soleil silencieux
Les gens allaient aux arrêts d’autobus inutiles
Où les conducteurs retraités rayonnaient d’idées.
Les voyageurs sans destination véritable
Étaient très attentifs et satisfaits du cheminement parcouru.



D’autres travailleurs se rendaient a l’usine expérimentale
Où des contremaîtres de l’âge indiscernable
Concevaient avec les ouvriers très créatifs
De la musique sublime et des rimes symboliques
De magnifiques symphonies se propageaient des cheminées éteintes
Et les poèmes distribués dans tout l’hémisphère de l’infini
Par des poètes-postiers, prophétiques d’années-lumières.







Dans les édifices a bureaux gigantesques et illuminés
On discutait de philosophie et de la vie
De l’origine des hommes et du destin infaillible et inévitable.



A l’intérieur des résidences et dans les lieux publiques
Seuls les textes instructifs et les écrits artistiques
Étaient visibles sur les écrans de vérité.



Aux écoles et aux universités du savoir séculaire
Des professeurs de l’incompréhensible et de l’indéfinissable
Analysaient l’ingéniosité fragmentaire du temps et de l’espace
Avec une jeunesse avide d’enrichissement et d’exaltation.



La vieillesse était très appréciée et honorifique
Constituait tous les niveaux des gouvernements.
Les enfants et les jeunes étaient très admiratifs
De leur connaissance et de leur expérience incomparables.



Paume à paume par vibrations interstellaires
Paupière à paupière par télépathie parapsychologique
L’amour palpitait d’illuminations fantasmagoriques.
L’orgasme était d’un parfum subtil et paradisiaque.



C’était vraiment une contrée merveilleuse
D’amour, d’harmonie et de paix
Humainement surnommée ‘’ Poética’’ …








Je me souviens près d’un havre surpeuplé
D’enfants séniles qui ne grandissaient plus
Dont le corps et la personnalité inévitablement
Subissaient les ravages irrémédiables de l’âge spatial
Mais dont la voix nasillarde n’avait jamais mué.



Par les hublots se perpétuaient leurs sanglots puérils
Près des ports de marbre luxueux et prodigieux
Où les galets pyritisés étaient délavés et lustrés par l’ondée.



L’oxygène était artificiel et raréfié
De fréquents orages magnétiques infestaient les lieux,
Ce qui créait le miniaturisme des êtres
Comme s’il s’agissait d’un orphelinat universel
Dont les ancêtres auraient jadis répudié leur progéniture



Bizarrement ils ne se dévisageaient jamais entre eux
Même en se parlant par sons incohérents et intermittents.
Ces petits humanoïdes nomades se nourrissaient
De coacervats primitifs dans les étangs isolés et insécures
Où des créatures polymorphes sournoises
Par osmose s’ingéraient avec leurs intestins mobiles
A l’intérieur de leurs petits corps vivants
Pour n’en laisser qu’une charpente osseuse
Dont les rapaces déchiraient les derniers lambeaux.



J’ai plus tard découvert près d’un amas d’astéroïdes inaccessible
Dans un univers cavernicole jamais vu ou oublié
Des hominiens qui consommaient des particules cosmiques
Et qui s’abreuvaient des rares lumières célestes éparses
Jusqu’a s’intoxiquer mortellement le sang.





Leur intelligence était dégénérée au niveau élémentaire
D’une survie animale et sans grandeur spirituelle.
Leurs yeux s’étaient presqu’atrophiés entièrement
De ne jamais rien voir dans ces espaces de noirceur.



J’ai vagabondé au fond des époques glorieuses
Au pays des rois ruinés dans des châteaux de ficelles
Où des princesses-araignées tissaient des mirages
Jusqu’au pied des palissades temporelles
Jadis prospère de corolles folles constellées.



Errant durant des jours et des jours interminables
Sous les lampes blêmes des civilisations galactiques
J’étais infiltré d’un rituel nostalgique irréversible
Avec les résonances des peuples posthumes,
Loin des oiseaux embrasés aux ailes de feu
Qui s’expatriaient dans la résignation de leur exode.



Hurlant au génocide des citadelles anéanties
Et violant le scellé de tous les secrets du silence,
Sur les sentiers de la magie intersolaire
Mon astronef était affranchi dans la matière du néant
A l’abri des larves neigeuses des volcans cybernétiques.



J’ai survécu à des agglomérations dangereuses et délétères
Repeuplées de fantoches et d’épouvantails fantomatiques
J’ai entrevu des zones interdites pleines de sarcophages défoncés
Et des écloseries génétiques infestées d’organismes létaux.








J’ai zieuté les catastrophes écologiques impunies
Avec des bêtes hostiles devenues dénaturées et infernales
Déformées par l’invasion métaphysique des neutrons et des protons.
Il y avait même des marécages sanglants, asséchés et indescriptibles.
Momifiés en désert indignes de barbelés racistes.



J’ai sillonné dans l’antre du désir, sans réponses,
Et dans le spleen de la réclusion de mon isolement.
J’ai voulu disparaître et m’éteindre dans la tourmente
Toutes voiles étalées dans les nuées de l’aurore stellaire
Avec la carène ternie par l’usure du rêve rengaine.



Un sentiment imperceptible planait dans ma béatitude
J’étais devenu l’épave d’un déluge tumultueux
Un naufragé de la pénombre et de l’abîme des millénaires
Révolté par le requiem du cortège du temps
J’ai finalement compris qu’il n’y aurait plus jamais
Aucun sens à cette vie insaisissable à n’en plus finir.



J’ai réalisé que mon voyage interplanétaire
Serait toujours solitaire et inachevé
Mon destin introuvable comme des chimères
Même au cours d’une vie entière
À en vivre et à en mourir.



Résolu, je suis reparti à la recherche du passé
Pour renaître dans la plénitude de l’intelligence humaine
Ainsi que dans l’épilogue des prodiges de l’amour
Dans la cité perdue de l’humanité…



La patrie natale de la poésie me servait d’azimut.